Si, comme le dit Ernesto Sabato, les grands artistes ne sont pas seulement talentueux, mais aussi humbles, alors Alejandra Mantinan remplit toutes les conditions. Danseuse élégante, musicale et technique, elle échappe au déferlement de vanité vers lequel dérive souvent le Tango. Elle illumine la scène de sa propre aura à chaque fois qu’elle y monte, et elle est également l’une des enseignantes les plus demandées en Europe. Cette interview révèle des débuts que l’on ne soupçonne pas, aborde son enseignement, la condition féminine, la crise des codes du Tango, et évoque ses principaux partenaires.
Peut-être parce qu’elle ne fait pas beaucoup de démonstrations (ni se montre elle-même) dans les milongas, peut-être parce que les spectacles internationaux dans lesquels elle s'est produite ne venaient pas à Buenos-Aires, et vraisemblablement à cause de sa personnalité réservée, Alejandra Mantinan n’a pas la reconnaissance qu’elle mérite. Maître national de danse à l’âge de 18 ans, elle a étudié la danse classique et la danse contemporaine, ainsi que la physiologie avant de se dévouer exclusivement au Tango il y a 16 ans. Elle a passé des années à explorer les secrets de la danse de Buenos-Aires comme assistante d’Antonio Todaro. Elle a dansé pendant 14 ans avec Gustavo Russo, avec lequel elle a participé au spectacle « Tango Pasion » accompagnés par les orchestres d’Osvaldo Pugliese, Horacio Salgan, Mariano Mores et José Basso. « Au début des années 1990, nous travaillions dans 5 cabarets de Tango chaque nuit » se souvient Alejandra. C'est également avec Gustavo qu'elle a créé le spectacle « Tango Seduccion » qui se produit toujours à travers le monde. Maintenant, elle danse depuis 2003 avec Gabriel Misse, et forme avec lui l’un des couples les plus subtils du moment. Le mois prochain, elle fera partie de l’équipe enseignante de : « la Semaine de Tango des femmes ».
Sa maison dans le quartier de Flores est inondée de lumière l’après-midi. Accompagnée de ses chiens, Alejandra nous accueille dans un monde éclectique, coloré qui se reflète sur les murs. Alexandra fera de son mieux pour nous exprimer tout cela avec ses mots, au moins en ce qui concerne son travail.
Pourquoi as-tu étudié la physiothérapie et l’orthopédie à l’Université de Buenos-Aires ?
Parce que je voulais être diplômée en physiologie. J’ai toujours été intéressée par les problèmes de malformations, aussi bien congénitales qu’accidentelles, parce que j’étais moi-même victime d’une malformation. J’ai eu un accident à l’âge de 6 ans, et, jusqu’à l’âge de 8 ans, j’ai eu des problèmes moteur. C’est la raison pour laquelle ma mère m’a envoyée prendre des cours de danse. J’ai suivi cette rééducation et le résultat a été fantastique !
Tu ne pouvais pas imaginer alors que tu allais travailler comme danseuse professionnelle.
Non, ni même ma mère ne l’imaginait, elle qui a toujours voulu être une danseuse. Mais j’étais déjà une grande comédienne ! J’ai d'ailleurs toujours été comédienne, parce que j’ai une personnalité très introvertie, je ne montre jamais mon moi profond. Je peux me sentir très mal, et apparaître tout à fait géniale !
Et qu’est ce qui est advenu de tes études en physiologie ?
Après 4 ans d’études, je suis allée en tournée au Japon avec l’orchestre d’Omar Valente, mais j’ai dû abandonner la tournée parce que je ne pouvais mener les deux activités de front. J'avais suivi des études universitaires parce que j’avais des parents qui travaillaient et qui pensaient que le Tango c’est très bien, mais qu’il fallait avoir un métier et qu’être artiste ce n’était pas une vraie profession. Alors, parmi toutes les options universitaires, la physiologie était la matière la plus proche de ce que je voulais faire parce que, pour me rééduquer moi-même, j'avais dû apprendre, par moi-même, comment un corps fonctionne, comment le développer et le contrôler. En parallèle, je travaillais comme guide touristique et mes collègues m’ont demandé de les accompagner pour aller danser le Tango. Ils ont tellement insisté que je suis allée à un cours donné par Juan Carlos Copes. J’avais 18 ans. Après le troisième cours nous sommes partis et j’étais super enthousiaste ! Très peu de temps après nous avons trouvé un remplaçant au Café Homero avec Tonet, surnommé l'Allemand.
Comment utilises-tu ta connaissance de la physiologie dans tes cours ?
Mon but est de protéger les gens des blessures. Tout au long de ma carrière j’ai vu beaucoup de gens se blesser. J’ai dansé avec des centaines d’hommes avec des styles complètement différents mais toujours avec le don divin d’avoir une idée claire sur où sont mes limites. Il y a des femmes qui acceptent d'être « secouées » par exemple. Je ne discute pas. C’est une question d’énergie. Il me semble que quand on enlace quelqu’un en dansant, on doit avoir la capacité de se dire beaucoup de choses sans parler.
Pourquoi enseignes-tu ?
J'ai toujours abordé la question de l'enseignement dans l'optique d'aider quelqu'un plutôt que dans la transmission d'informations. Au début je n’aimais pas enseigner, je me sentais très frustrée parce que je n'arrivais pas à générer une quelconque transformation chez les gens. Cela me mettait de très mauvaise humeur, et je reportais cela ensuite sur mon partenaire. Pauvre Gustavo (Russo) ! J’en avais marre des élèves qui copiaient ce que je faisais sans créer en fonction de leur propre personnalité. Mais j'ai réussi à inverser cette tendance, grâce à l’enseignement. J’ai beaucoup écouté mes élèves. Après mes explications, ils me demandaient : « mais COMMENT fais-tu cela ? ». Alors j’ai découvert que au-delà de savoir faire ce que je faisais, je devais m’adapter, de façon à ce que tous les gens, qu’ils soient doués ou non, puissent le faire. J’ai commencé par des choses simples : comment se meuvent un chien ou un chat, comment se tiennent debout un gorille ou un homme, qu’est ce qu’on fait quand on se sèche les pieds dans la salle de bain sans tomber, etc ... Au début, les élèves m'ont regardée avec des têtes qui disaient : « cette fille n’est pas bien ! », mais quand j’ai eu fini de m’exprimer ils m'ont dit : « mais pourquoi n’y ai-je pas pensé avant ? » Une de mes caractéristiques est d’expliquer les raisons pour chaque chose. Je crois que l’information sans la démonstration (ndlr : au sens de démontrer) n'est pas utile. J’aime montrer pourquoi quelque chose marche et pourquoi elle ne marcherait pas d'une autre façon.
Enseignes-tu seule ?
En général oui, mais quelquefois dans des cours collectifs, je travaille avec Gabriel (Misse). Bien que nous ayons deux styles d’enseignement très différents, je dois reconnaître que Gabriel s’est rapproché de ma méthode. C’est en effet très compliqué d’arriver à ce qu’un homme s’adapte au style, à la propre façon de travailler de la femme.
Néanmoins, j'ai été capable de montrer que beaucoup de souffrances et de problèmes que rencontrent les femmes aujourd’hui sont la conséquence de tant d’années où les hommes seuls enseignaient aux femmes comment danser. Les hommes et les femmes ne fonctionnent pas de la même façon. En partant même du fait que les hommes ne seront jamais perchés sur 10 cms de talons…
En parlant de ça, n’était ce pas dur pour toi de porter des hauts talons quand tu as commencé à danser le Tango ?
C’était dur pour moi de porter des chaussures tout court, parce que j’avais dansé toute ma vie pieds nus ou avec des chaussons de danse à pointes. Mais généralement les femmes sont entrainées depuis l’enfance à porter des talons. Les talons ne sont pas mauvais pour toi. Je peux même courir avec des talons hauts sans me blesser. Le problème est que, quand tu es petite, on ne t'append pas à marcher avec. Au lieu de nous apprendre les roues de charrette à l’école, ils devraient nous apprendre à marcher, s’asseoir, se pencher et soulever des poids.
L'interview de Alejandra (Suite)